Expédition familiale vers les cimes

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La maison est derrière, le sentier droit devant. La grand-mère qui se propose de nous emmener avec elle en balade pète la forme dans son pantalon ski de randonnée. Tandis que les enfants baillent aux corneilles, elle arbore une mine radieuse à l’idée de se lever avant l’aube. Des comme elle, on n’en fait plus, je vous le dis. Elle nous enterrera tous. Sur ce point, ma compagne est bien d’accord : c’est elle qui chantera notre oraison.

Le petit-déjeuner a été pris en vitesse, pour ne pas perdre de temps. L’itinéraire que mamie veut nous faire prendre est long, d’autant plus s’il faut prendre en compte la vitesse réduite des gamins qui nous accompagnent. En été, on aurait eu droit au prétexte de « partir à la fraîche » ; en hiver, plus la peine de s’embarrasser de subterfuge : il faut se lever tôt, point barre. Adieu le confort de notre location à Val Thorens, bonjour le froid glacial des cimes !

La neige date d’il y a deux jours, elle a eu le temps de se compacter. Il sera aisé de marcher dessus sans craindre de se coincer le pied dans un orifice dissimulé. Les raquettes s’enfoncent à peine dans le manteau neigeux. De nos bouches sort une buée fantomatique. Ma fille s’amuse à former des ronds telle un fumeur invétéré. Mon fils, quant à lui, se frotte les yeux avec l’articulation de son poignet courbé pour mieux chasser le sommeil qui s’attarde.

La grand-mère s’impatiente, elle nous demande si c’est pour aujourd’hui ou pour demain. Ses lèvres laissent échapper tout le bien qu’elle pense de la vie citadine, qui, selon son avis pétri de bon sens paysan, nous ramollit. Peut-être a-t-elle raison, peut-être a-t-elle tort ; toujours est-il que je ne m’en laisse pas conter et lui emboite le pas. Je ne me laisserai pas si facilement dénier mon enfance dans la région. Le sale gosse qui, tous les week-ends, partait faire de la luge ou du vtt avec les amis est toujours présent, même si légèrement enfoui sous la vie de père de famille.

Dans un bel ensemble, la famille s’ébroue et nous suit, la grand-mère et moi. Nous ouvrons la marche, à un rythme fluide mais soutenu, afin de ne pas nous épuiser dès le départ. Ce type d’erreur du débutant ne prend pas avec nous. Seul le cabot ne s’en soucie pas, mais il faut dire qu’il a de l’énergie à revendre.

Au bout d’une heure de marche, nous atteignons l’orée du bois que nous devions traverser pour accéder au col. L’air s’est réchauffé imperceptiblement, l’effort contribue à ce que je me sente bien. Derrière, tout le monde apprécie de faire jouer les muscles, de faire travailler les poumons et le cœur, de décrasser la machine. J’ai souvent entendu dire que l’être humain est, en termes biologiques, une espèce à la pointe de l’endurance ; pourtant, fait paradoxal, nous nous adonnons au farniente dès que l’occasion pointe le bout de son nez. Quoi qu’il en soit, même rouillés, nous apprivoisons la grimpée et la savourons comme la mise en jambe qu’elle est. « Les choses sérieuses commencent au col. » a dit la mamie connaisseuse. J’attends de voir.

Pour l’instant je ne parviens surtout pas à détacher mon regard des rais de lumière qui se faufilent entre les sapins fumants d’humidité. Les ors de l’aube rebondissent contre la neige au sol et viennent ajouter de la féérie à l’endroit que nous traversons. Quelques cristaux de poudreuse chutent des hautes branches au gré de la bise légère et accrochent la lumière tels de la poussière de diamants. Le disque doré du soleil naissant semble émerger de terre, comme s’il désirait nous saluer. Inconsciemment, je porte la main à ma tempe en une parodie de salut militaire, sous le regard ahuri des gosses. Tout cela s’achèvera une fois franchie l’orée du bois, alors je savoure.

La grand-mère m’observe sans cesser d’avancer. « Alors, ça valait pas le coup de se lever tôt ? » me lance-t-elle, goguenarde. Je ne peux qu’approuver, l’esprit en joie. Voir le matin naissant avec les raquettes aux pieds n’a pas de commune mesure aux yeux d’un marcheur. Cette randonnée à la neige s’annonce sous les meilleurs auspices ; ceci valait bien la peine d’amputer notre quota de sommeil.

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